Comment un établissement d’enseignement secondaire allemand différencie les enseignements pour tous les élèves et toutes les classes ?

Grâce à Marie-Christine Despas, formatrice et professeur d’allemand au lycée Lucie Aubrac de Courbevoie, qui organise depuis plusieurs années un échange scolaire avec la Gemeinschaftsschule Harksheide de Norderstedt (https://www.gemsharksheide.de/), nous avons eu la possibilité d’inviter le 22 juin 2016 la directrice de cet établissement, Madame Barbara Schirrmacher, et le professeur de français, Madame Lange-Rose afin qu’elles nous présentent le concept pédagogique innovant de leur école en matière de différenciation pédagogique qui est au centre des pratiques des équipes enseignantes depuis 2008. Depuis plusieurs années, l’établissement est régulièrement récompensé. En 2016, cette Gemeinschaftsschule a été élue "meilleure école" du Land de Schleswig-Holstein et elle compte parmi les 20 établissements scolaires les plus performants au niveau fédéral.

Nous vous invitons donc à prendre connaissance du compte rendu ci-après que Madame Schirrmacher et Madame Lange-Rose ont spécialement rédigé à votre attention suite à leur participation à nos travaux. Vous pouvez aussi prendre connaissance des détails de leur projet en consultant le document ci-joint : "Pädagogisches Konzept" (document 1) et lire les comptes rendus dans la presse locale (document 2) et dans le Hamburger Blatt (document 3) .

Présentation de l’expérimentation pédagogique à la « Gemeinschaftsschule Harksheide » de Norderstedt (Land Schleswig Holstein)

par Barbara Schirrmacher (chef d’établissement et professeur) – Almuth Lange-Rose (professeur)

Le 22 juin 2016, Mme Schirrmacher et moi-même, Mme Lange-Rose nous sommes rendues à Paris, invitées par l’Académie de Versailles afin de présenter notre travail au sein de notre établissement à nos collègues français.

Il y a huit ans, notre établissement était encore une « Realschule », les groupes classes étaient relativement homogènes. Une nouvelle loi l’a transformé en un établissement général accueillant les différents types d’établissements (Gymnasium, Realschule, Hauptschule). Désormais, l’on retrouve dans la même classe des élèves qui souhaitent passer l’équivalent du baccalauréat en Allemagne (Abitur) et des élèves qui se destinent à la formation professionnelle.

Nous avons donc très rapidement été confrontés à la problématique suivante :

Comment construire notre enseignement afin d’encourager nos élèves en fonction de leurs capacités ?

Nous avons, pour répondre à cette question, décidé de pratiquer la différenciation pédagogique :

Pour la classe 5 (qui correspond au CM2 en France), nous n’avons pas recours à la différenciation pédagogique durant la première moitié de l’année. Toutefois nous proposons toujours à ceux qui le souhaitent d’aller plus loin. Cela signifie que tous les élèves ont une entrée en matière commune, mais il existe des fiches de travail différenciées avec des aides pour les plus faibles. Nous n’utilisons pas de notes, mais quatre différents signes pour les évaluer et les motiver (-,o,+, !)

A partir de la seconde moitié de la classe 6 (qui équivaut à la 6e en France), nous proposons deux niveaux : niveau de base et élargissement des connaissances. Chaque élève peut choisir librement son niveau pour chaque activité demandée. Comme les élèves ne sont pas classés, ils peuvent choisir un niveau de base pour un domaine qu’ils ne maîtrisent pas bien, et aller ainsi jusqu’au bout de l’activité demandée, et choisir un programme plus ambitieux dans un domaine où ils ont déjà des compétences. Ainsi, aucun élève n’est perdu parce qu’il ne comprend pas et personne ne s’ennuie parce que l’on avance trop lentement.

A partir du second semestre de la classe 6, la différenciation se fait sur trois niveaux. Là encore, les élèves peuvent choisir.

Les parents craignaient que leurs enfants ne choisissent que le niveau le plus bas, mais il s’avère que cela ne se produit que rarement. Les élèves ont une haute motivation intrinsèque et ont même tendance à choisir les fiches de travail les plus difficiles. Les conseils des enseignants sont très importants ici, car ils doivent aider les élèves à apprendre à juger leurs capacités de manière réaliste.

Ce n’est qu’à partir de la classe 8 (qui correspond à la classe de 4ème en France) que les élèves sont classés selon un niveau et sont notés pour la première fois. Nous pensons que c’est le bon moment, étant donné que jusqu’alors, ils ont progressé en choisissant des exigences de performances et une motivation variable sans stress.

Le principe fondamental de chaque heure de cours repose sur le fait que nous travaillons les mêmes contenus avec tous les élèves. Lors de notre présentation à nos collègues français, nous avons proposé une courte séquence sur le thème des habits à titre expérimental et nous nous sommes inspirées du manuel Spontan 2 Neu (édité chez Didier). Nous avons proposé des exercices sollicitant les différentes activités langagières. Dans notre exemple, des élèves en difficulté pour une activité d’expression orale, peuvent avoir recours à des fiches d’aides lexicales, alors que les élèves d’un niveau plus élevé doivent construire leurs phrases de manière autonome (cf. documents 4 à 6 en bas de l’article). Pour l’atelier d’écriture, les élèves en difficulté doivent remettre des morceaux de phrases dans l’ordre pour formuler un énoncé cohérent. Les élèves moyens reçoivent le début de la phase et les élèves les plus à l’aise doivent construire leur énoncé à partir du thème donné. Pour la présentation finale, les élèves de niveau élevé proposent leur production aux autres. Ceux qui écoutent doivent réaliser une activité de compréhension de l’oral. Ainsi les travaux sont mutualisés et chaque élève apprend de l’autre.

L’implication des parents d’élèves est capitale. Nous avons par exemple des rendez-vous parents obligatoires, des fiches de suivi et des présentations de progression qui doivent être vues par les parents.

Beaucoup de tâches sont standardisées dans notre établissement. Cela a pour avantage que pour une matière donnée, l’agencement des classeurs renfermant nos séquences est le même, tout comme les sommaires. Cela signifie que tous les collègues conçoivent ensemble, ce qui rend le travail d’équipe indispensable.

Les collègues français présents ont été particulièrement intéressés par notre vision du contrôle et de l’autonomie des élèves. Nous pratiquons depuis le début et pour toutes les matières l’autocorrection avec un stylo vert pour toutes les tâches. Ainsi, des projets hebdomadaires (tâches à réaliser où les élèves peuvent gérer eux-mêmes leurs temps de travail) sont mutuellement contrôlés et évalués après un temps donné.

Nous avons essayé de construire le travail d’équipe grâce à des réunions régulières. Pour fonctionner de manière efficace, il est nécessaire de constituer des groupes de travail par matière qui vont décider des thèmes et des contenus des enseignements selon les niveaux. Tous les travaux sont numérisés et transmis aux équipes les années suivantes, c’est la base de notre mode de fonctionnement. Ca n’est que grâce au travail d’équipe que nous pouvons construire des séquences de qualité à plusieurs niveaux.

Toutes les évaluations d’un niveau scolaire sont les mêmes.

Dans notre établissement, nous fonctionnons principalement avec les travaux de groupes ou en tandem. En effet, nous sommes convaincus que c’est une des clés de la réussite quand des élèves d’un bon niveau peuvent aider des élèves en difficulté et qu’en même temps, chacun peut travailler individuellement ses forces et ses faiblesses. L’apprentissage est un processus individuel que nous souhaitons optimiser grâce à la mise en œuvre de la différenciation pédagogique.

Au cours de notre présentation, nous avons mis à la disposition de nos collègues français des fiches de travail et des jeux de niveaux différents, afin qu’ils puissent les tester et nous leur avons conseillé de télécharger ces outils (domino, trimino, mots croisés…) sur les sites spécialisés et de les adapter à leur propre progression.

Ce qui est important, c’est que ce matériel, qui nécessite un travail préparatoire important, soit à la disposition de toute l’équipe dans une armoire de l’établissement.

D’une manière générale, nous constatons dans notre établissement, que les préparations qui nécessitent un volume de travail important pour concevoir des supports de cours différenciés ne peuvent fonctionner que si la collaboration entre collègues est étroite. Si le travail reste individuel et ne fait pas l’objet d’une mutualisation des ressources, il est impossible d’arriver à un résultat satisfaisant pour le bien de nos élèves.

Nous avons beaucoup apprécié ce séminaire de formation avec nos collègues français. Toutes et tous étaient très curieux et motivés !

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