Pratiques théâtrales en cours d’allemand : une simulation globale autour d’une ville « Mauer im Kopf » : le mur dans la tête

, par Cécile Brunet

Le contexte

Histoire allemande oblige, mes élèves germanistes de 1ere européenne (DNL histoire-géographie) ont travaillé en début d’année scolaire la thématique du mur de Berlin.

Mais comment rendre le cours d’allemand vivant, comment impliquer les élèves et les rendre actifs, comment faire pour qu’ils prennent en compte la dimension encore si actuelle humainement de cet événement ? Ils sont nés bien après, et finalement, le passé…

D’autre part, mon groupe ne s’entend pas très bien en ce début d’année : les filles et les garçons n’ont pas les mêmes préoccupations et sont agacés les uns par les autres. Rien à voir avec le cours d’allemand, mais cela ne donne pas une bonne ambiance de travail.

J’ai donc décidé de recourir aux pratiques théâtrales et ai élaboré la séquence suivante :

Objectifs

A l’oral

Prise de parole en continu : raconter, décrire, expliquer
reformuler pour se faire mieux comprendre, mettre en voix son discours.

Dans ce cadre, l’élève sait, tant sur le plan de la syntaxe que sur celui de la prosodie, enchaîner des énoncés entre eux d’un point de vue chronologique ou d’un point de vue logique en utilisant les mots de liaison les plus courants entre phrases.
- production à l’oral de description d’un événement vécu ou fictif : visite d’une ville ; Rendre compte de sa journée dans un lieu fictif.

En interaction orale :
- exprimer son point de vue, avec justifications éventuelles,
- interpeller l’interlocuteur pour confirmer, demander des explications, etc.
- défendre différents points de vue et opinions.
- conduire une argumentation.
- participer à une situation de dialogue à deux ou plusieurs personnes,
- participer à des conversations assez longues tout en réagissant aux arguments d’autrui et en argumentant.

En production écrite :
- rendre compte d’événements.
- écrire un article en prenant position.
- rédiger le scénario de la pièce.

Première séance

La première séance a été consacrée à la constitution d’une ville imaginaire par le groupe : utilisant les méthode de relaxation (autogenes Training ), les élèves ont pris une position confortable et , les yeux fermés , ont suivi un « voyage de rêve » vers une ville imaginaire et idéale.

Ils sont guidés pour cela par une trame ; je les invite à regarder cette ville dans les détails par le biais de questions ouvertes (quelles sont les couleurs ? les matériaux ? les magasins ?) en induisant les sens (toucher, olfactif, gustatif, auditif, visuel ; agréables, bien sûr !). (Übungen der Gestalttherapie) C’est également l’occasion de réactiver le vocabulaire de la ville, en n’omettant pas de traduire les mots qu’ils ne connaissent pas (fontaine..) et de les induire.

En plénière, ils sont ensuite invités à faire part de leur voyage et décrire leur ville. Cette prise de parole en continu permet de réutiliser en production le lexique réactivé en réception précédemment. Cette étape importante leur donnera les moyens lexicaux nécessaires aux séances suivantes.

Certaines sont très proches de villes existantes, d’autres beaucoup plus fantaisistes : dans la ville de Pauline, on vit dans les arbres, pour Adélie, ce sont des maisons de verre… Quant à Lukas, il a vu des filles magnifiques aux cheveux rouges !

Nous réalisons ensemble un dessin commun de notre ville idéale, ce qui est prétexte à réutiliser le vocabulaire et le noter : ce sera le lexique à retenir et à mémoriser pour le cours suivant..

Le dessin n’a ici que peu d’importance, il s’agit d’offrir un support à la prise de parole. D’un commun accord, il n’y aura pas d’école dans cette ville… mais déjà, des divergences se profilent : les garçons veulent un centre commercial, un bar, une discothèque… les filles tiennent à une vie proche de la nature. Cette première séance a surpris les élèves, qui en redemandent : « je n’ai pas vu l’heure passer, que c’est agréable d’apprendre comme ça ! ».

Deuxième séance

Nous reprenons le dessin collectif, et je demande aux élèves d’imaginer leur journée dans cette ville : on choisit un point de départ symbolique dans la pièce et une heure : par exemple : « ma journée commence à 10h, je suis sur le seuil de ma maison et m’étire en regardant le soleil ».Puis le moment où la journée se termine : par exemple « il est 23h, je suis dans le parc avec tous les autres, nous terminons un barbecue ». Chacun est invité d’abord à jouer et suivre sa journée en parlant pour lui-même à voix basse. Puis, il / elle le raconte à une autre personne qui le/ la suit en faisant les mêmes gestes, et vice versa. Personne qui ensuite lui refera le parcours en utilisant le « tu ». Le premier confirme ou corrige.

Ensuite, un autre binôme est formé ; il s’agit de raconter, toujours avec les gestes et la parole, la journée d’un autre participant à un 3ème. Et vice versa. L’objectif linguistique ne vous aura pas échappé. Joindre le geste à la parole permet de compenser des lacunes lexicales, mais aussi et surtout de mieux mémoriser le vocabulaire et les structures. Le partenaire est aussi une « personne ressource » qui aide et contrôle la production du mieux qu’elle le peut.

Troisième séance 

Nous allons aujourd’hui fixer les règles de vie dans notre ville. Travail de groupe avec la consigne suivante : fixer les règles de vie en proposant pour les rubriques : il faut que , on peut, on n’a pas le droit de .(man muss, man darf, man darf nicht). Les groupes s’organisent spontanément filles d’un côté, garçons de l’autre…

Chaque groupe travaille, puis un compte rendu est fait en plénière. Je propose aux élèves d’utiliser pour le compte rendu des expressions synonymes des verbes de modalité initialement proposés afin d’éviter l’effet répétitif des structures, tel qu’on le fait dans la vie réelle. Les autres groupes réagissent en exprimant leur approbation ou leur désapprobation. « Oui, tout à fait, c’est vrai, je suis d’accord…ah, mais non, je ne suis pas d’accord, …) il s’agit là de formulation d’arguments et de contre-arguments, préparatoires à ce qui va suivre.

Nous organisons donc un débat sur l’un de ces thèmes importants. (En l’occurrence, vivre en accord avec la nature ou bien de façon moderne : thème que je n’ai pas choisi, mais qui vient du groupe ! On va peut être pouvoir réemployer des idées de la séquence « Kauf nix Tag » (= buy nothing day) qui a été le support d’un cours précédent.

Afin de structurer la séance, je propose des rôles fixes. Il s’agit là d’un jeu de rôle avec une contrainte. Le fait d’imposer un rôle défini permet de fixer le personnage dans des structures langagières et de rassurer pour la prise de parole : on sait ce que l’on va dire.
- La personne qui est pour et la personne qui est contre : toutes deux vont exprimer des opinions claires et figées (je suis convaincu/e que, je suis sûre, je ne pense vraiment pas…), mais aussi :
- La personne qui est toujours d’accord avec le dernier qui a parlé. (Oui, c’est vrai, je suis complètement d’accord..., d’ailleurs…)
- La personne qui n’est jamais d’accord avec le dernier qui a parlé. (Non, pas du tout, je ne suis absolument pas d’accord...)
- La personne qui pose constamment des questions, demande des précisions. (ah bon, mais que voulez vous dire, comment voyez vous, pourquoi, si j’ai bien compris vous affirmez que...)
- La personne qui rapporte toujours tout à elle (oui, d’ailleurs je connais quelqu’un qui, il m’est arrivé la même chose, ma mère dit toujours que…
- Le spécialiste : celui qui sait tout (vous savez, nous savons tous que, il est bien connu que…).

Je prévois un double pour chaque rôle (ceux qui le voulaient se sont manifestés moins rapidement lors de la première distribution des rôles : ils se précipitent pour ne pas rater celle là !).

Lors du débat, lorsque je claque dans les mains, le double prend la suite. On peut aussi faire tourner les rôles dans le groupe : dans la vie réelle, nous jouons un peu de tous ces rôles là lors d’une discussion ! Ce sont des rôles que nous adoptons tous lors d’une discussion, parfois les uns après les autres, parfois certains plus que d’autres selon notre personnalité.

Les élèves restants sont les journalistes qui rendront compte du débat dans le journal de la ville. Mais eux aussi ont des rôles particuliers : il y a le journaliste qui est de parti pris pour, contre, celui qui prend tout de façon dramatique, celui qui envisage de façon très politisée ce sujet…

Quatrième séance

Echauffement : Dans un premier temps, j’organise des dialogues. Mais les élèves ne disposent que de quelques mots : « toi », « moi », « oui », « non », « si ». Ils se rencontrent et doivent communiquer avec ces mots. Le but est ici de développer l’aptitude à la communication non verbale, au travail de la posture et de l’intonation.

Puis des déplacements dans l’espace : on se croise en échangeant des regards irrités, des petits gestes d’énervement. Puis, des expressions de « conflits « sont ajoutées aux gestes : « fiche moi la paix ; va t’en …) Car l’ambiance du groupe n’est pas idéale depuis pas mal de temps déjà, et je décide de prendre cela en compte.

Les filles et les garçons ont finalement par une frontière (ligne imaginaire) séparé notre ville en deux. Chacun se place de part et d’autre de la frontière.

Un élève mime un adjectif : « ici, je suis faible ». En franchissant la frontière, l’adjectif se transforme. (là, je suis fort) Tout le groupe suit et mime, en prononçant les phrases. Chaque élève propose une impulsion. Il s’agit là d’un jeu des contraires qui permet de réactiver le vocabulaire de base, mais aussi d’introduire des adjectifs nouveaux à la demande du groupe.

Jeu de rôle et improvisation :
Jeu de rôle (en groupes de 2) : Scène de conflit sur la thématique nature/ vie moderne… Chaque groupe détermine quoi et le joue. Le temps de préparation doit être limité et relativement cours : il n’est pas question de préparer des dialogues : les élèves doivent déterminer la situation et chacun réagira en improvisant face à l’imprévu ! Le temps de préparation leur permet de déterminer le thème plus précisément, le personnage que chacun joue.
Pour finir, nous élaborons une scène à la West Side Story entre les deux groupes.

La dispute :

Dernière séance

Finalement, ce mur est ridicule. Contre toute attente, il est détruit :
Nous déterminons ensemble ce qui se passe et est à l’origine de l’événement. En plénière, des idées sont proposées, on les discute et le groupe se met d’accord. Nous rédigeons l’histoire de la chute de ce mur. Bien sûr, c’est l’amour des uns pour les autres qui les réunissent !

Tous tombent dans les bras les uns des autres avec des mots d’excuses : « je suis vraiment désolé », je regrette, ça n’arrivera jamais plus. »
Et notre ville redevient une vile idéale...

Notre histoire est prête, il ne reste plus qu’à relier l’ensemble, prévoir décors et musique (allemande, bien sûr !) pour la présenter. Mes élèves souhaitent également montrer leurs talents : Lukas joue de la guitare, les autres garçons veulent danser, Anna est une pro de la GRS et Adélie fait de la danse orientale…
Nous intégrons donc tout cela à la représentation finale.

Bilan 

En voulant inviter les élèves à un travail sur le mur de Berlin, ceux-ci ont rapidement élargi le thème à celui du « mur dans les têtes » et se le sont appropriés plus rapidement que je ne le pensais ! Les thèmes abordés ont concerné la thématique de la ville et l’opposition nature/ vie moderne. Concernant le lexique, mes élèves ont acquis le vocabulaire nécessaire à la description de la vie moderne opposée à la vie « naturelle ». Les structures utilisées ont eu pour cible l’expression de la préférence, de l’accord, du désaccord, ainsi que la justification d’une opinion. En terme de compétences, ils ont pu faire une description directe et simple de sujets familiers, (ici le lieu idéal d’habitation), ont pu rapporter assez couramment une narration ou une description simple sous forme d’une suite de points (leur journée idéale dans leur lieu de vie) et ont pu relater en détail leurs expériences en décrivant leurs sentiments et leurs réactions. Ils ont pu en interaction défendre un point de vue, de manière argumentée mais aussi en situation de conflit. Ils ont rendu compte par écrit de la description des différents événements, réels ou imaginés. Et ont, pour finir, élaboré le scénario de leur pièce…

Par le travail théâtral, nous avons pu optimiser le peu d’heures dont nous disposons pour obtenir un travail de groupe rendu concret, les improvisations ont permis une implication de chacun selon ses moyens linguistiques (le non verbal est aussi une communication) et j‘ai eu le plaisir de voir tous mes élèves de ce groupe actifs et impliqués :
Ceux qui avait de plus grandes difficultés au niveau purement linguistique ont réappris à rentrer dans la langue : un « alors ça, c’est gentil » prononcé avec une intonation sèche et un regard irrité en dit parfois plus long qu’autre chose. Selon Marc-Alain Descamps, La compréhension dans une conversation se décompose de la façon suivante : pour 55% elle est liée à la gestuelle et l’expression du visage, pour 38% à la façon dont les mots sont prononcés et pour seulement 7% au sens des mots. [1]

Dans le cadre proposé, ils ont découvert qu’ils pouvaient en dire bien plus qu’ils ne le pensaient avec les moyens langagiers dont ils disposent… et les a remotivés pour souhaiter les enrichir.
Tous les élèves ont pu expérimenter une autre approche de la communication en allemand : beaucoup d’élèves n’ont la possibilité de parler dans la langue étrangère que sagement assis à une table, d’une voix immuable : on se réjouit qu’ils soient audibles, mais on ne leur donne que rarement l’occasion de crier, chuchoter, et utiliser différentes intonations, sans parler de la communication corporelle qui est quasiment inexistante dans les cours classiques. Cette autre approche contribue à donner de la langue que nous enseignons une image d’authenticité : c’est une langue réellement parlée dans le but de communiquer, et non un seul objet d’étude.

La dimension ludique s’avère être très positive pour l’apprentissage : se prenant au jeu des situations, les élèves « oublient » presque qu’il s’agit d’un cours ; en tout cas, ils sont pris au jeu. De plus, l’activité corporelle semble être bénéfique pour la mémorisation : lier le geste à la parole est une aide. Cela nous rappelle que bien des enfants en primaire apprennent à réciter leur poésie en faisant le tour du salon…

Pour finir, une des conséquences de ce travail utilisant différentes pratiques théâtrales est à mon sens, sans que cela soit un but en soi, d’un effet tout à fait bénéfique sur le groupe classe : en jouant, en improvisant, les élèves se sont découverts sous des jours différents, les rôles se sont redistribués. Ils ont appris à s’écouter les uns les autres et aussi à respecter davantage les autres. Le groupe s’est soudé par ce travail commun, lié par un vécu de groupe commun ; et l’ambiance de travail général s’est transformée sans que les « acteurs » ne s’en rendent compte.

Commentaires des élèves

 (sans correction, ni censure…)

In Januar hat uns frau Brunet gesagt : « jetzt werden wir Theater spielen ». Als Erstes hat sie uns eine schöne Landschaft beschrieben. Jeder von uns hatte die Augen geschlossen und wir sahen dieses wunderschöne Land. Danach haben wir eine große Zeichnung gemacht : wir haben unser Land gezeichnet. Aber da gab es eine Trennung : die Jungen wollten ein Einkaufszentrum, Fast Food und eine Disko und die Mädchen wollten einen Wasserfall, Tiere, Natur und Ruhe. Die Jungen haben also eine Mauer in der Mitte der Stadt gebaut.

So hatten wir unsere Stadt und ihre Geschichte.
Danach hat jeder von uns seinen idealen Tag in diesem Ort beschrieben (mit Bewegung). So hatten wir unseren Anfang und unsere Basis für die Geschichte.“ (Anna)

„Mit Frau Brunet haben wir alles schnell gemacht, aber wir waren fertig für die Vorstellung. Ich habe dieses Projekt super gefunden, weil es nicht so üblich in der Schule ist. Wir haben Deutsch gelernt, aber wir haben auch viel Spaß gehabt. „ (Hanan)

„Am Anfang haben wir von einer idealen Welt geträumt und dann haben wir ein Land erfunden. Der Streit zwischen Jungen und Mädchen ist allmählich gekommen und da haben wir mit der Inszenierung angefangen. Aber komischerweise hat es dann keinen Streit mehr unter uns gegeben.

Wir haben wenige Stunden Zeit gehabt. Ich hatte Lampenfieber ! Eine Menge Leute war in dem Amphitheater !

Was mir gefallen hat ? Ich habe viel Spaß gehabt : wir haben zusammen gelacht und uns gut verstanden. Am Ende des Stückes waren wir alle glücklich !

Was mir weniger gefallen hat ? Was ich schwierig fand ? Wir haben sehr spät angefangen zu spielen : wir hatten zu viele Ideen und also manchmal hatten wir Schwierigkeiten, uns zu einigen. Aber es war sehr lustig und ich will es noch mal machen ! „(Pauline)

„Am Anfang hatte ich Angst. Vor einem Publikum spielen ist sehr schwierig für mich. Ich bin nämlich ein bisschen schüchtern. Aber jetzt bin ich überzeugt, dass es eine sehr interessante Erfahrung war. „ (Matthieu)

„Es war gut, als wir vor den Leuten gespielt haben. Das war sehr anders als die Probe, die Atmosphäre war seltsam aber ich war nicht gestresst. Es war eine sehr schöne Zeit“ (Noemie)

La représentation

Elle a eu lieu dans notre Lycée lors de la journée européenne le 20 Mai, en présence de Mme Torres qui s’est déplacée pour l’occasion.

Lien vers foto 19

Les élèves de quatrième du collège voisin, deux classes de Secondes ont également présenté leurs créations en allemand ; deux groupes d’élèves ont présenté une pièce en italien, ainsi qu’un groupe en espagnol , ce qui a été l’occasion d’une réelle valorisation des travaux de nos élèves effectués en LV et en interlangue, non seulement au niveau de l’établissement, mais du secteur.

L’enthousiasme général nous a obligés à reconduire cette action pour les années à venir !

Notes

[1Le langage du corps et la communication corporelle , (1993)Paris ; P.U.F.,p.169.

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